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Thème 3 : Vécus de conscience et ingénierie de la santé

Responsable : Jean Vion-Dury

publié le , mis à jour le

Résumé :

Centrée autour de la description des vécus de conscience au moyen d’une méthode d’introspection réglée (entretien d’explicitation), cette thématique relève du cadre général de la neuro-phénoménologie, c’est-à-dire de la mise en perspective de processus neurophysiologiques objectifs et des rapports d’expérience subjectifs. Seront développées des recherches sur les vécus de conscience impliqués dans la sémiotique des sons, dans la synthèse intuitive de scènes sonores, dans les modalités de réalité virtuelle ou augmentée dans les nouvelles formes d’interfaces hommes-machines dont le biofeedback et le neurofeedback et dans les procédures novatrices dérivées de l’ingénierie de la santé. Dans la mesure du possible, ces recherches contiendront une partie translationnelle dans le but de mettre au point à partir du développement de ces techniques et des expériences conscientes associées, de nouveaux moyens thérapeutiques en psychiatrie. Enfin, l’étude des vécus de conscience, dans ce contexte des technologies innovantes appliquées à l’art (esthétique) et à la création artistique, conduira à une réflexion sur l’intersubjectivité, l’épreuve de l’altérité d’autrui, et ce qu’elles transforment dans la conscience du corps vécu.

Description :

Etude des vécus de conscience

Le développement des nouvelles technologies requiert, chez ceux qui en font l’expérience (réalité virtuelle ou augmentée, neurofeedback, synthèse sonore, sémiotique sonore (Thèmes 1 et 2), une évaluation de leur effet en quelque sorte « macroscopique ». Cette évaluation classiquement peut se faire par des approches dites objectivantes : questionnaires, enquêtes, etc.

Cependant la modification profonde que génèrent ces expériences nouvelles d’interactions homme/technologies sur les modalités de l’attention, de la cognition et des émotions, c’est à dire sur les vécus, et peut-être même la structure du champ de conscience des sujets doit également être analysée par des outils raffinés qui relèvent des approches introspectives soit spontanées (en première personne), soit guidées (en seconde personne). En effet, il est très probable que l’appropriation de ces technologies par les sujets soit extrêmement variée et diverse, en fonction de leurs spécificités cognitives, psychologiques et de leur histoire personnelle. Par exemple, dans le neurofeedback nous disposons de peu de connaissances actuelles sur la manière dont les sujets traités par cette méthode trouvent et stabilisent les stratégies de contrôle adéquates de leurs paramètres physiologiques et éventuellement en changent au fur et à mesure des séances.

La psychologie introspective (en seconde ou première personne) connait un regain d’intérêt, notamment dans les recherches empiriques en neurosciences dans la mesure où elle permet une corrélation plus fine entre les résultats objectifs obtenus et le vécu des sujets lors de l’expérience. C’est ainsi que cette explicitation des vécus conscients pendant les expérimentations d’imagerie fonctionnelle cérébrale permet de caractériser des groupes de réponse différents ou d’analyser plus finement certains résultats neurophysiologiques. En clinique, ces méthodes introspectives permettent par exemple une détection très précoce de la crise épileptique , ou une caractérisation sémiologique plus fine de crises algiques et autres syndromes neurologiques.

Suivant l’approche phénoménologique, Husserl, dans « La synthèse passive » notamment, décrit une conscience réflexive et une conscience non réflexive. Cette conscience non réflexive est en fait primordiale dans notre vie dans la mesure où elle comprend une multitude d’affects, d’images et de pensées qui ne sont pas spontanément verbalisés dans la conscience réflexive mais qui accompagnent discrètement chaque mouvement, chaque perception.
Les contenus et modalisations de cette conscience non réflexive sont en pratique explorés par l’entretien d’explicitation (EDE), mis au point par Vermersch. Dans cet entretien, on invite le sujet à revenir dans son expérience, à rediriger son attention sur le contenu de celle-ci, à la rendre présente, à la revivre en mettant de côté l’expression des généralités et la recherche de causalités éventuelles, pour insister sur le « comment » de ce qui s’est passé. Cet entretien donne accès à l’épaisseur émotionnelle et sensorielle de chaque moment vécu ainsi qu’à la richesse de la mémoire (mémoire dite intégrale). La méthode de l’EDE vise donc à obtenir une introspection réglée (protocolisée, rigoureuse) adaptée à des fins de recherche.

Nous pratiquons depuis plus de 10 années cette méthode d’entretien et nous l’avons appliquée à différents domaines : psychiatrie, écoute musicale et sonore etc. Les études que nous avons entreprises ont été réalisées au sein de l’Atelier de Phénoménologie Expérientielle de Marseille (APHEX). Ce groupe est une émanation de l’Unité hospitalière de Neurophysiologie, Psychophysiologie et Neurophénoménologie du pôle universitaire de psychiatrie du CHU de Marseille. Il a été soutenu par l’équipe DA2M (Dynamique des Apprentissages Auditifs et Moteurs) du Laboratoire de Neurosciences Cognitives (LNC), UMR- CNRS 7291.
C’est donc à partir de la méthode de l’EDE que nous allons développer dans ce projet d’UMR l’étude des vécus de conscience relatifs aux expériences permises par les nouvelles technologies et leurs possibles appropriations par l’homme.

Contrôle perceptif et langage des sons

Dans la continuité des travaux menés en collaboration avec les chercheurs du LMA depuis plusieurs années nous aborderons la problématique de l’exploration des vécus de conscience dans l’écoute des sons inouïs et dans les processus de contrôle intuitif (Thème 1). En effet, se pose la question de la manière dont peut s’effectuer le contrôle de la production sonore non pas en considérant a priori les paramètres physiques du son, mais en passant par la description de la boucle perceptive dans laquelle les processus conscients sont impliqués principalement de manière non réflexive.
Nous avons commencé à étudier cet aspect dans la reproduction de gestes typiques sonifiés à partir d’une tablette graphique , comme par exemple une ellipse ou des arches. La question posée est comment le sujet reproduit un son qui contient des indications quant à la forme du mouvement soit à partir d’un crayon et d’une tablette graphique, soit par reproduction vocale (Thèmes 1 et 2). L’analyse des vécus de conscience s’avère très informative quant aux images ou métaphores que génère le son à reproduire et quant aux mouvements intérieurs (larynx, etc.) suscités par l’écoute en présence d’une consigne de reproduction.
De plus, quant à l’aspect sémiotique du son évoqué dans le thème 1 on peut se demander comment dans la conscience, se crée le sens d’un son, et comment ce processus diffère du schéma établi par Husserl avec les strates de la conscience verbale. Si l’on doit envisager un langage des sons différent du langage verbal, il faut alors tenter de comprendre comment le contexte sonore donne sens à un son spécifique dans ce que l’on pourrait nommer une « phrase » sonore et comment s’effectue le remplissage de la conscience par des images ou des concepts associés.

Perceptions et nouvelles technologies

Le développement à la fois d’interfaces hommes- machines, d’équipements sonifiés, de mondes virtuels immersifs (cinéma 3D, d’environnements audio-visuels interactifs) va interroger le chercheur sur les processus perceptifs et les moyens d’appropriation de ces nouvelles technologies par la conscience. En d’autres termes on peut se demander comment le schéma vécu du corps se modifie en présence de ces technologies, et ce en fonction de chaque type d’expérience, et réciproquement si ces technologies acquièrent un statut d’appropriation proche de celui de l’instrument de musique (Thèmes 7 et 9) ou un statut spécifique différent à l’intérieur de la conscience.
Autrement dit se pose, par le biais de l’analyse des vécus de conscience, le problème de l’incarnation de ces technologies innovantes dont on dit qu’elles augmentent l’homme. A rebours de cette expression consacrée, la description des vécus de conscience pourrait soulever l’hypothèse qu’elles ne font que révéler des potentialités inhérentes à la nature humaine, comme expression de ses infinies possibilités imaginatives (cf. Thème 4).

Neuro/ Bio/ Audio feedback /ingénierie de la santé

Le développement actuel en clinique du neurofeedback et les questions qu’il pose quant aux processus d’apprentissage ou de choix de stratégies ne peuvent faire l’économie d’une description des processus conscients réflexifs ou non réflexifs mis en jeu dans ces adaptations à ces modalités techniques. Déjà, la synthèse intuitive des sons (Thème 2) interroge sur la manière dont on obtient une scène sonore de pluie à partir des atomes intégrés dans le synthétiseur développé au LMA.
Toutes ces interfaces homme-machine (IHM) en définitive intègrent des feed-backs physiologiques relevant plus de processus conscients de niveau supérieur que du simple mécanisme reflexe. Ainsi, la description des vécus de conscience apparait-elle presque comme un raffinement de la physiologie, à l’instar de ce qu’est la « Phénoménologie de la Perception » de Merleau Ponty pour le neurophysiologiste.
Ces développements en ingénierie de la santé seront systématiquement associés à une recherche translationnelle dans le domaine des pathologies neurologiques et psychiatriques.

Moments créateurs et altérité dans les IHM

L’utilisation des IHM, des modèles stochatiques et des modèles interactifs basées sur l’intelligence artificielle dans la création artistique va voir émerger les problématiques de la rencontre intersubjective et de l’altérité. En effet, les nouvelles technologies peuvent apparaître comme la matérialisation concrète et fascinante du « tout-autre », tel qu’il est pensé par Lévinas. Cependant cette vision idéalisée, voire idolâtrique, de la technique peut toujours déjà contenir en son sein le mythe de Pygmalion et la tentation de s’y perdre et d’y succomber. Ainsi s’avère requise une approche phénoménologique rigoureuse et fondamentale osant interroger radicalement cette problématique afin d’éviter le piège du créateur dépassé par sa créature. En effet, la vocation de l’œuvre d’art consiste non pas à figer l’être de l’homme conscient dans une représentation computérisée mais au contraire à en révéler la teneur et le fondement. Autrement dit les processus conscients de création artistique s’enracinent primordialement dans l’être-au-monde de la vie (Heidegger, Henry) et enveloppent l’utilisable qu’est la technique qui pourra ainsi y trouver sa dimension humanisée, voire sublimée (liens avec les Thèmes 4, 6, 7, 8, 9).

Repères bibliographiques :

  • Petitmengin C., et al., 2007. Consciousness and Cognition 16(3):746–764.
  • Bourvis et Vion-Dury, sous presse dans Annales Médico-Psychologiques.
  • Vermersch P. 2012. Explicitation et phénoménologie. Paris : Presses Universitaires de France - PUF.
  • Voir le site internet : http://sites.google.com/site/aphexmarseille/
  • Petitmengin et al., 2009. Listening from within. J.Consciousness Studies, 16(10-12):251–284.
  • El-Kaïm et al. On the correlation between perceptual inundation caused by realistic immersive environmental auditory scenes and the sensory gating inventory in schizophrenia, European Psychiatry, 2015, 30(5):606-14
  • Vion-Dury et al, Intellectica, 2015, 2, 64, pp. 123-157
  • Voir Merleau-Ponty M. : « La Structure du comportement »
  • Micoulaud J.A. et al. The Covariation of Independent an Dependant Variables in Neurofeedback : A Proposal Framework to Identify Cognitive Processes and Brain Activity Variables. Consciousness and Cognition, 2014, 26 :162-168.
  • Heidegger M, « L’origine de l’œuvre d’art ».