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Thème 5 : Historicité et actualité des pratiques et de la création sonore et musicale

Responsable : Nicolas Darbon

publié le , mis à jour le

Résumé :

Les recherches de ce thème portent sur les pratiques d’écoute, les créations sonores et musicales, considérant la dynamique des processus sonores, les modes d’évolution, de transformation, d’invention, de patrimonialisation, de recréation, de rénovation, de remédiation, de réécriture musicale. Ce thème apporte une dimension historicisée à la compréhension des rapports entre l’activité musicale et les sciences. Confronté aux problématiques de l’innovation, de la mondialisation et des flux interculturels, il utilise toutes les ressources artistiques et musicologiques à sa disposition : herméneutiques, anthropologiques, historiques, etc. afin de développer une approche complexe des pratiques et des créations à travers le temps et à travers l’espace.

Description :

« Nouvelles technologies », « arts émergents », « musiques postmodernes » : les situations dans lesquelles se décline le son, la diversité de ses modes de perception, de production, de représentation, impliquent de cerner ce qu’il possède de véritablement nouveau, de neuf, de contemporain, et par conséquent, de s’interroger sur le non-contemporain, le présent du passé, le passé du présent, les contaminations réciproques et les transformations qu’elles engendrent, ce que nous nommerons l’historicité des pratiques sonores et musicales.

La dimension temporelle se retrouve à tous les niveaux, de l’acoustique à l’œuvre musicale, de la perception à la création, et le concept de temps est multiforme, renseignant sur les compositeurs, les époques, la marche des idées et des sensibilités : temps réel / temps différé, en-temps / hors temps, mémoire-érosion / mémoire des ombres… La créativité est présente aussi bien dans les systèmes physiques que dans les théories et les processus de recréation, remédiation, rénovation, réinterprétation, réécriture, de la préhistoire à nos jours, de l’oralité aux nouveaux supports de communication. Cette inventivité se manifeste dans le temps et dans l’espace : le sonore est une matière physico-sociale, historiquement située, sur laquelle s’inscrivent des projections scientifiques et esthétiques, de l’archéologie de la spatialisation du son à la sociologie des technologies de la mobilité.

La massification de l’information et la mondialisation demandent de s’interroger sur les mouvements et les va-et-vient qui se cristallisent dans les pratiques, les œuvres et les performances, les boucles de rétroaction interculturelles qui entraînent des dynamiques, des hybridations, des créolisations, des bifurcations multiples. Une histoire du son se comprend dans sa relation aux arts visuels, à la partition, au mouvement, à la danse, à l’improvisation, à la parole.

Il s’agira notamment d’apposer un regard attentif sur les gestes musicaux du passé, sur cette « mémoire historique » qui permet aujourd’hui de nourrir la création et les productions artistiques. Dans la lignée d’une herméneutique de l’histoire (Paul Ricoeur), l’historicité des pratiques cherche à explorer et à déchiffrer cette mémoire collective, témoignage précieux voire archéologique de gestes musicaux. Ce « déchiffrement » est donc un outil de compréhension d’une société à travers ses pratiques artistiques, développées pour des besoins singuliers : tenter de comprendre une société autre, reconstruire dans le but de construire.

Au-delà de l’idéologie du progrès et des postures positivistes, l’étude des interactions amène à considérer la dynamique des systèmes sonores et musicaux dans leur complexité. Elle envisage la dia-chronicité des pratiques d’écoute et de création sous les angles anthropologique, historique, éco-systémique, sémiotique… En plus de son interdisciplinarité, l’étude herméneutique du fait / du faire sonore n’est pas neutre, elle adopte une posture résolument critique et autocritique.

Qu’est-ce qui « fait nouveau », qu’est-ce qui « fait art » ? Quelles sont les conditions physiques et esthétiques de l’émergence ? En quoi les compositeurs ou les performeurs produisent-ils du neuf ? Comment se produit le surgissement, comment s’écoute-t-il ? Des pratiques patrimoniales aux musiques actuelles, occidentales et extra-occidentales, de quoi le contemporain est-il le nom ? Comment re-cartographier les points de vue esthétiques ?

Quelles sont les « nouvelles technologies » des musiques anciennes ? Quelle est la part de « tradition » dans l’informatique musicale ? Sur quelles expériences se basent les pratiques d’écoute et de création sonore mobiles ou en réseau, quels enjeux pour l’avenir ? Quels furent les dialogues entre les arts sonores et les sciences – au pluriel – et comment nous renseignent-ils sur notre époque ? Que reste-t-il de la Tekhnè comme « production » (Antiquité) ou comme « art » (Moyen Âge) dans les pratiques et les créations actuelles ?

Le paradigme est celui de l’approche complexe : les interactions sont envisagées dans leur imprévisibilité et leur inventivité. L’historicité est posée comme un horizon et la mémoire comme un retournement pour mieux regarder cet horizon.

Projets de recherche :

Le son élargi, son historicité et son actualité

L’importance des stratégies contextuelles, participatives et éphémères dans les arts et la disponibilité croissante des technologies sonores mobiles ou en réseau – capables d’enregistrer, géolocaliser, transmettre et aussi de traiter et mixer le son en mouvement et en temps réel – a ouvert un champ de création sonore ample et hétérogène. Aujourd’hui les promenades sonores, les performances mobiles, les projets locatifs et les interventions urbaines sont de plus en plus présents dans des festivals et des expositions interdisciplinaires. Cependant, les enjeux des pratiques actuelles trouvent leurs origines dans des expériences qui précèdent les technologies d’aujourd’hui : notamment, les installations spatialisées, le field recording, les partitions navigables, les projets de radio art participatif, les promenades d’écoute ou les performances itinérantes proposées par des artistes, des compositeurs et des musiciens à partir des années 50 et 60. Ces expériences forcent ou redéfinissent les relations entre la sphère esthétique et le quotidien et nous obligent à interroger la notion même d’œuvre et à étudier la création sonore contemporaine dans son « champ élargi » (Rosalind Krauss) : sa relation discursive, conceptuelle et phénoménologique avec le contexte, les écoutants et la situation institutionnelle, culturelle, sociale et politique. Par conséquent, nous proposons une investigation théorique des pratiques sonores et auditives actuelles, nourrie des apports des sound studies et des media studies, et une mise en perspective historique de leurs enjeux esthétiques, culturels et sociaux, qui s’appuie sur l’histoire de l’art et de la musique contemporaine aussi bien que sur la sociologie, les études culturelles et les philosophies de l’écoute.

Complexité, hybridations et dynamiques interculturelles

  1. Pour saisir les hybridations, créolisations, métissages sonores, l’outil méthodologique sera la complexité, au sens épistémologique : « Complexus : ce qui est tissé ensemble » (Edgar Morin), complexité à l’œuvre ou « pensée complexe » lorsqu’elle est paradigme et appareil méthodologique ; complexité de l’œuvre et des phénomènes lorsqu’elle qualifie l’objet de la recherche.
  2. Cette approche est adaptée à toutes formes de dynamiques : d’une part aux problématiques postmodernes ou hypermodernes, aux technologies et aux sciences, aux musiques amplifiées, aux cultures traditionnelles en prise avec la modernité, et d’autre part à tout ce qui relève des interactions, des feedback, des émergences dans la physicalité du son comme dans les poétiques musicales. Ces dernières se nourrissent d’ailleurs de plus en plus des premières, des travaux scientifiques de Jean-Claude Risset à une « poétique du son » en passant par l’école Spectrale, sans parler du « son des musique », « son d’un groupe », « mur du son », harmonie-timbre, etc. qui réunit les sphères populaires et savantes... L’étude de cette activité tisserande porte les préfixes « trans », « inter », « multi », « éco », etc. Par nature transdisciplinaire, l’approche complexe se retrouve dans la nouvelle histoire, l’anthropologie du contemporain, l’herméneutique. Elle aide à saisir les interactions d’un système à un autre, dans et entre les productions écrites ou orales, sonores, les pratiques d’écoute et d’interprétation, les discours, les représentations. Plutôt que d’étudier les phénomènes physiques, esthétiques, les compositeurs, les œuvres, les performances isolément, il s’agit de les observer au travers des relations internes et externes qui les nouent et les transforment.
  3. Le champ d’application privilégié se porte sur les dynamiques interculturelles, prenant en compte de l’imprévisibilité des processus. Le mot culture est à entendre au sens large, ethniques, sociales, esthétiques, scientifiques, etc. Ce champ d’application implique de reconsidérer le fait religieux et les spiritualités au contact des évolutions technologiques, dans le cadre de la mondialité.

Comment les mondes proches ou lointains, ruraux ou urbains, naturels ou électroniques, se compénètrent-ils ? Que produisent actuellement la massification de l’information, la dématérialisation, la dissémination, les réseaux sociaux, les espaces collaboratifs et participatifs ? Quelles nouvelles sensibilités nous portent vers le cross over, la noise, la saturation sonore ? Comment analyser la dynamique des traces conduisant d’un Dit vers un autre Dit ? Des cultures populaires aux cultures savantes ? Comment se superposent les systèmes (modèles naturels, scientifiques, langages sonores…), quelles coalescences sont ainsi générées ? En retour, qu’est-ce qui se joue dans les nouvelles relations à la nature, l’éco-citoyenneté, les musiques sauvages, les musiques du chaos ?

Il sera pertinent, entre autre, (a) de procéder à des analyses sur la complexité, en particulier sur les dynamiques interculturelles et interartistiques ; (b) de monter des projets autour d’une histoire du son, confrontant une réalité passée et contemporaine : sonorité d’un lieu (grottes, églises, palais, etc.), routes historiques (de la Soie, de Compostelle, maritime, etc.), interrogeant les conditions de production, de perception et les interactions imaginaires ; (c) d’établir un observatoire international des pratiques de création sonore, répertoriant et mettant en relation les chercheurs et les créateurs, générant des productions : il se focalisera sur des zones à fort potentiel d’interrelations, le bassin méditerranéen et les outre-mer, zones elles-mêmes ouvertes à la mondialité, avec des partenaires comme le réseau Medinea coordonné par le Festival international d’art lyrique d’Aix-en-Provence, ou les universités des Antilles et de la Guyane, cela afin de mettre à jour, de soutenir et de réfléchir aux processus de créolisations et de métissages qui portent des enjeux sociaux et politiques majeurs.

Création et (re)création en Arts

Si la modernité artistique du XXe siècle a pensé la question de la création comme une production favorisant l’originalité et l’inouï, la technique et l’unicité de l’objet d’art, la fin du XXe siècle a relancé le débat en donnant à penser l’acte de création comme continuité et réécriture, reconfiguration et recomposition, dans un faire-œuvre favorisant le transhistorique et le trans-esthétique. La création se décline désormais au « futur antérieur », avenir mémorisé et chargé des dimensions désormais équidistantes — mais aussi paradoxales — des temps de l’histoire et de leurs multiples régimes esthétiques. L’improvisation, la reproduction, la réécriture, la réadaptation, la répétition autant que la trouvaille, le « bidouillage », la reprise, le « vintage » sont quelques-unes de ses modalités les plus actuelles. Nous proposons de (re)penser la création par les dimensions du « déplacement » et du « retournement », c’est-à-dire les dimensions inférées par les pratiques qui, se nourrissant de la contradiction apparente qu’il y a « à créer en se retournant ou en se déplaçant », en deviennent fécondes. En effet, dans toutes les pratiques qui feront l’objet de nos études, le déplacement ou le retournement est au cœur des processus de création. En acceptant de puiser dans les traces du passé ou dans celles de traditions non savantes, dans la vie et sa représentation, dans le quotidien et ses dimensions critiques, les sciences, le numérique, le vernaculaire, le mineur… les artistes et leurs œuvres donnent à penser au chercheur la création comme (ré)invention, (re)découverte, réimplantation, reconfiguration, (ré)actualisation.

Passerelles avec les autres thèmes

Le Thème 9 est complémentaire du Thème 4 qui traite épistémologiquement de l’émergence des savoirs, l’émergence étant un concept lié à la nouveauté, au sens des théories de la complexité ; du Thème 5 qui traite des changements de paradigmes scientifiques en corrélation avec l’histoire du cinéma ; du Thème 7 qui aborde les nouveaux auditoriums, les nouveaux instruments et les nouvelles notations.