TRANSCOMPLe transcodage comme paradigme de composition

Le projet TRANSCOMP entend étudier les processus qui visent à transposer d’un domaine à un autre une structure, une configuration, ou dans un sens plus large, un concept. Dans le contexte  musical, le transcodage fait référence à une série de techniques de création qui font appel à des éléments extra-musicaux.

Par transcodage, nous entendons un processus qui vise à transposer d’un domaine à un autre une structure, une configuration, ou dans un sens plus large, un concept. Selon le New Oxford American Dictionary, “to transcode” signifie : “convertir (un langage ou une information) d’une forme de représentation codée à une autre”. Selon le portail lexical du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, le transcodage serait une “opération consistant à transformer une information fournie dans un code donné en une information équivalente codée différemment”. Dans le contexte  musical, le transcodage fait référence à une série de techniques de création qui soit font appel à des éléments extra-musicaux (ces techniques parfois appelées Translational models en anglais), soit recherchent une certaine unité du contenu musical en partageant la même structure entre plusieurs paramètres du discours musical.

Si l’on considère l’histoire de la composition musicale en Occident, l’un des premiers traités de composition, le Micrologus (1026 A.D.) de Guido d’Arezzo, en proposant ce qui serait l’une des premières techniques de composition répandues sur le continent européen, inaugure également une pratique de transcodage qui perdurera pendant des siècles, l’association entre code alphabétique et hauteurs musicales.

Si nous pensons plus globalement, nous pourrions étendre notre compréhension du transcodage pour englober la pratique de l’association entre les proportions mathématiques et les intervalles musicaux par les pythagoriciens, ou les associations entre les modes et l’éthos dans le monde antique et médiéval, l’association entre la métrique musicale et la poétique, ou l’harmonie des sphères.

Après la méthode de composition associant texte et mélodie introduite par Guido D’Arezzo et reprise par le traité de Johannes Cotto, une autre incarnation de cette technique sera à l’origine de l’une des partitions les plus intrigantes de la Renaissance, la Missa Hercules dux Ferrariae de Josquin des Prez. L’œuvre fait partie de cinq compositions de différents compositeurs dédiées au duc Hercule II de Ferrara et qui s’appuient sur les syllabes de son nom pour en tirer la base mélodique, le cantus firmus, de chaque composition. Cette technique, baptisée « Sogetto Cavato dalle vocali di queste parole » par le célèbre traité de théorie musicale de Gioseffo Zarlino, trouvera un écho jusqu’au XXe siècle, lorsque le violoncelliste Mstislav Rostropovich commandera à douze compositeurs, dont Pierre Boulez, Luciano Berio et Henri Dutilleux, un hommage au mécène Paul Sacher. La composition de Boulez, Messagesquisse, utilisera non seulement l’association entre syllabes et hauteurs, mais aussi syllabes et rythme à travers le code Morse. Outre son utilisation comme outil d’hommage, le Sogetto Cavato sera utilisé, tout au long de l’histoire de la musique occidentale, comme un moyen d’introduire des contraintes dans le travail de composition, comme challenge.

Le transcodage peut également s’intéresser aux relations entre sous-domaines d’une même expression artistique. Par exemple, un des paradigmes plus importants de la musique moderne c’est le rapport entre l’acoustique et la musique. Les techniques de l’école spectrale peuvent être vues comme un désir de transcoder les structures et propriétés internes du son vers l’orchestration. Ce rapport est encore plus évident aujourd’hui grâce aux outils d’orchestration assistée par ordinateur, où le calcule numérique fait l’intermédiaire entre modèle acoustique (les sons cibles qui peuvent avoir les plus diverses origines, e.g. sons vocaux parlés, bruits naturels ou urbains) et orchestration, le chef-d’oeuvre Speakings de Jonathan Harvey représentant un exemple important de cette approche.

Si par le passé les liens entre musique, code alphabétique et littérature ont configuré une relation privilégiée par les approches de transcodage, dans l’époque moderne et contemporaine les compositeurs vont chercher dans d’autres domaines des  sources structurales communes avec la musique. L’une des œuvres musicales ayant eu la plus grande répercussion dans les années 1950 est la pièce Metastasis de Iannis Xenakis, où le compositeur     élabore une trame de lignes orchestrales à travers un plan de composition qui partage des éléments structurels avec le Pavillon Philips, un bâtiment commandé au bureau de l’architecte Le Corbusier, où Xenakis, également instruit en architecture, travaille comme assistant.

Aujourd’hui, par exemple, dans le cas de la musique faite par Javier Elipe pour Outer Space (2019) de Peter Tscherkassky, une approche de transcodage a permis la réalisation d’une recherche autour de paramètres de la composition et de l’analyse informatique des données extraites des images d’un film (données telles que le pourcentage relatif des points noir et blanc par frame, la différence entre la position des points d’un frame à l’autre). D’autres approches de transcodages sont trouvées dans les travaux d’artistes comme Bernhard Lang et Norbert Pfaffenbichler, parmi d’autres.

En un mot, l’histoire des pratiques musicales indique que musique et transcodage forment un binôme important, nous invitant à un regard plus profond et plus scientifique sur la question. Comment délimiter, définir le concept de transcodage, en le distinguant du domaine de la métaphore, ou encore de, l’adaptation, de l’inspiration, de l’imitation, de la modélisation ?  Quelles sont les caractéristiques communes des différentes pratiques de transcodage à travers l’histoire de la musique ? Le transcodage entre la représentation numérique et la musique s’expliquerait par la « nature mathématique de la musique », mais quels autres domaines sont et peuvent être explorés par cette procédure, quelles en sont les limites ?  Le transcodage ne serait-il qu’une procédure arbitraire et abstraite sans conséquences majeures sur la perception musicale et peu respectueuse des propriétés intrinsèques du domaine cible ? Des questions complexes comme celles-ci et bien d’autres émergent lorsque l’on touche au thème du transcodage, et malgré sa pertinence, surtout en ce qui concerne la musique, et la musique formalisée et computationnelle, il existe peu d’ouvrages consacrés exclusivement au sujet.

L’intention de ce projet est de regrouper différents sous-thématiques, faisant appel aux différents aspects et domaines du transcodage, notamment :

  • Transcodage musique et images en mouvement (Film expérimental, Cinéma)
  • Transcodage musique et littérature
  • Transcodage musique et architecture
  • Transcodage musique et arts plastiques
  • Transcodage musique et phénomènes sociaux
  • Transcodage musique et science (y compris la sonification).

Prenant en compte les domaines d’expertise des porteurs du projet, dans un premier temps on se consacrera à l’étude des liens entre transcodage, images en mouvement, musique et outils numériques.

Objectifs généraux

  • Étudier les pratiques formalisées et spontanées de transcodages en tant que paradigme de composition.
  • Étudier les stratégies pour transcoder des structures provenant de domaines autres que les sciences dures et numériques, par exemple, les phénomènes sociaux.
  • Distinguer entre le transcodage et les autres stratégies de composition, telles que la métaphore, la modélisation ou l’imitation des procédés provenant d’autres arts.
  • Tisser les liens entre le transcodage et la technologie : les outils informatiques comme aide pour trouver des points communs entre représentations provenant de domaines différents.
  • Cartographier les éléments communs et les stratégies de transcodage entre les images en mouvement et les techniques de composition.
  • Étudier l’impact des stratégies de transcodage sur la perception.
  • Étudier les pratiques de transcodage comme clé pour déchiffrer les changements esthétiques à travers l’histoire.
  • Étudier le transcodage comme l’expression d’un besoin de contraintes dans la composition.

Bibliographie

ANDERSON, Julien. The sounds of the financial crisis. The Financial Times, December 21, 2010.
BONNET, Antoine. « Ecriture and perception: on Messagesquisse by Pierre Boulez. » Contemporary Music Review 2, no. 1 (1987): 173-209.
BRESSON, Jean, ARGON, Carlos, ASSAYAG, Gérard, The OM Composer’s Book 1, Collection Musique / Sciences, Éditions Delatour France / IRCAM, Paris, 2006.
BRESSON, Jean, ARGON, Carlos, ASSAYAG, Gérard, The OM Composer’s Book 2, Collection Musique / Sciences, Éditions Delatour France / IRCAM, Paris, 2008.
BUELOW, George J., MARX, Hans Joachim. New Mattheson Studies. United Kingdom: Cambridge University Press, 2007.
CARPENTIER, Grégoire, CORDERO, Victor, DAUBRESSE, Éric, Cartographier le timbre, Dissonance 119, septembre 2012, Genève, 2012.
CARPENTIER, Grégoire, CORDERO, Victor, DAUBRESSE, Cartographier le timbre. Les projets Orchis/Pléione à la HEM Genève, Dissonance 119, septembre 2012, Genève, 2012, pp. 48-63
DAVIS, Hannah. “Generating Music from Literature ». Proceedings of the EACL Workshop on Computational Linguistics for Literature. 2014
JACOB, Bruce L. “Algorithmic Composition as a Model of Creativity.” Organised Sound 1, no. 3 (1996): 157–65. doi:10.1017/S1355771896000222.
KIRCHMEYER, Helmut. « On the historical constitution of a rationalistic music. » Die Reihe 8 (1968): 11-24.
MACLEOD, Catriona. Elective Affinities: Testing Word and Image Relationships. Netherlands: Rodopi, 2009.
MATTHESON, Johann, RAMM, Friederike. Der vollkommene Capellmeister. Czechia: Bärenreiter, 1999.
NIERHAUS, Gerhard. Algorithmic composition: paradigms of automated music generation. Springer Science & Business Media, 2009.
PARRA, Hèctor,  Pour une approche créatrice des interrelations structurelles entre les espaces acoustiques et visuels, Mémoire de DEA, Université Paris 8 Vincennes – Saint Denis, 2005
RIOTTE André, MESNAGE Marcel, Formalismes et modèles musicaux : Tome 1 : Préliminaires et formalismes généraux, Éditions Delatour France / IRCAM, Paris, 2006.
RIOTTE André, MESNAGE Marcel, Formalismes et modèles musicaux : Tome 2 : Exemples de modélisation de partitions musicales, Éditions Delatour France / IRCAM, Paris, 2006.
ROMBAU Marc, Matière d’oubli, Suivi de anamorphoses : transcodage musical d’André Riotte, Belfond, Paris, 1983.
SHENTON, Andrew. Olivier Messiaen’s System of Signs: Notes Towards Understanding His Music. United Kingdom: Taylor & Francis, 2017.
WUIDAR, Laurence. Canons, énigmes et hiéroglyphes musicaux dans l’Italie du 17e siècle. Austria: P.I.E.-Peter Lang, 2008.

Partitions

Villa-Lobos, New York Sky Line Melody
Hèctor Parra Esteve, Hypermusic Prologue
Gérard Grisey, Le Noir de L’Étoile
Pierre Boulez, Messagesquisse
John Cage, Atlas Eclipticalis
John Cage, Ryoanji
Iannis Xenakis, Metastaseis
Toru Takemitsu, A Flock Descends into the Pentagonal Garden
Steve Reich, Different Trains
Jonathan Harvey, Speakings
Philippe Leroux, Voi(rex)
Javier Elipe-Gimeno, Outer Space

Membres

Axes du laboratoire en lien